Professeur Jacques NeyrinckConseiller national et professeur à l'EPFL |
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Ce que les nouvelles technologies de la biologie vont nous apporter, M. Gabus vient de vous l'expliquer.
Je vais essayer de reprendre son exposé et celui de M. Pralong, et de les mettre dans un contexte plus général qui nous permettra d'analyser ce que les nouvelles technologies de l'information peuvent apporter de positif.
Nous sommes en train de vivre une des grandes révolutions de la technique. Quand je dis grande, c'est aussi fort que d'inventer le feu, que d'inventer la machine à vapeur. Nous sommes en train de vivre dans les 10 années qui se sont écoulées et qui vont s'écouler, quelque chose d'aussi important. Essentiellement dans 2 domaines : les nouvelles technologies de l'information et tout ce qui a trait à la biologie. On sait que les plus grandes révolutions sont toujours conçues dans l'obscurité, elles se déroulent dans une brume épaisse et elles s'achèvent par l'aveuglement définitif des protagonistes. C'est vrai en politique, mais plus encore en technique, parce que, croyez le ou non, les ingénieurs sont encore plus obtus que les politiciens. J'en sais quelque chose, car je suis les deux à la fois. Ainsi sous nos yeux, une révolution technique majeure s‘élabore. Nous sommes alertés pour l'instant par la pointe de l'iceberg, le petit peu qui dépasse et le petit peu qui dépasse pour le gros de la population, c'est l'Internet ou la manie du portable. Mais c'est tout à fait saugrenu et c'est tout à fait dérisoire par rapport à la véritable signification. Nous ne pourrons pas résister à cette lame de fond, parce qu'elle fait partie de la définition de notre espèce. La définition de notre espèce, c'est de subir une évolution technique, bien plus qu'une évolution biologique.
Au fond, nous ne savons ni d'où nous venons, ni où nous sommes et où nous allons, mais on peut dire que nous y allons. Alors, où allons-nous ? Je ne vais pas répondre à la question, puisque personne ne le peut, mais je vais tâcher de bien poser la question. Pablo Picasso disait déjà : « Les ordinateurs sont inutiles parce qu'ils ne peuvent répondre qu'aux questions qu'on leur pose ». Alors seuls les hommes posent des questions et nous allons en poser. Prenons le cas du portable : aujourd'hui, un Français sur trois, un Italien sur deux et pratiquement tous les Finlandais se promènent avec un portable. Ce n'était pas indispensable puisque cela n'existait pratiquement pas il y a 10 ans et c'est devenu indispensable, mais on ne sait pas très bien pourquoi. Les fanatiques du portable, d'une certaine façon, ont d'abord eu envie de ce dont ils n'avaient pas besoin. Puis, ils se sont persuadés qu'ils avaient besoins de ce dont maintenant ils ont envie. Si vous prenez une année, l'année que nous venons de vivre, les dépenses en assurances maladies ont augmenté d'un, de deux ou de trois %, selon les pays développés, ce qui est considéré à la fois par les hommes politiques, par l'administration et par les citoyens comme une véritable catastrophe. Il faut se hâter de fermer des hôpitaux ; il faut se hâter d'empêcher les médecins d'exercer, parce qu'on le sait, plus il y a de médecins, plus on dépense. Donc, nous n'avons pas d'argent, c'est très clair, mais dans le même temps, la vente des téléphones portables a augmenté de 50% cette année-ci. Là, nous avons de l'argent, nous effectuons donc des choix face aux nouvelles technologies. C'est peut être là, le premier message que je vais vous apporter : nous avons des choix à faire, mais ces choix sont complètement obscurcis et manipulés.
Prenons Internet, si vous donnez le mot « chrétien » au moteur de recherche Yahoo, il vous répond, à l'époque où j'ai fait cet exercice il y a déjà 2 ans, qu'il existe aux Etats-Unis, 10'477 sites qui répondent à cette question. Evidemment vous vous réjouissez. Vous vous dites que le christianisme est présent sur Internet. Ces 10'477 sites sont rangés en 624 catégories. 624 catégories différentes de chrétiens... En allant plus loin, 83 de ces catégories s'occupent de la pastorale des homosexuels, c'est très bien. Onze s'occupent de celles des divorcés. Il vaut donc mieux être homosexuel que divorcé ! Il y en a même deux qui sont spécialisées dans l'évangélisation de sadomasochistes chrétiens. Ces derniers répondent en détail à une question qui fait apparemment encore problème aux Etats-Unis : « un mari a-t–il le droit de battre sa femme ? ». Par une exégèse approfondie du verset 23 du chapitre 5 de l'épître aux Ephésiens, ce site arrive à la conclusion que ce n'est pas seulement un droit, mais que c'est même un devoir ! Vous voyez donc le contexte à l'intérieur duquel tout ceci s'inscrit.
Alors, de quoi s'agit–il ? L'expansion des techniques de l'information est marquée. Par exemple, il y aura à l'EPFL pour la rentrée qui se présente 887 étudiants inscrits. Sur ces 887 étudiants, 149 sont inscrits en informatique, 158 en système de communication et 157 en microtechnique. Si vous faites le bilan total, il y a 464 étudiants sur 887 qui s'intéressent à ces nouvelles techniques de l'information, c'est-à-dire plus de la moitié. Par contre, il doit rester encore 20 ou 25 étudiants en génie civil. On est donc bel et bien dans un autre monde. Le génie civil à l'EPFL, c'étaient les grands barrages qu'on a construits un peu partout dans le Valais et c'était un des grands moments de la technique aussi. Ce temps est révolu, c'est terminé, on vit autre chose. En fait, ce qui est en train de se passer, ce qui s'est passé depuis 10 ans, c'est qu'on a pris deux techniques différentes et qu'on les a mises ensemble. Une de ces techniques, c'est une vieille histoire, ce sont les télécommunications, mais les télécommunications appartiennent déjà au passé : le télégraphe est apparu en 1842, le téléphone en 1876 et la radio en 1896. D'autre part, l'informatique est née pendant la seconde guerre mondiale. C'est en fusionnant les deux, qu'on a complètement changé le paysage. On a changé le paysage au point que depuis deux ans, on ne distribue plus de télégrammes. La télégraphie a disparu et personne ne s'en est rendu compte. Pourquoi ? Parce qu'on a l'e-mail, on a le répondeur vocal, on a une foule d'autres techniques qui s'y substituent. Comment peut-on faire une révolution aussi brutale, aussi vite ? Parce que les ingénieurs, en fait les ingénieurs de ma génération, ont réussi à résoudre 3 problèmes :
Le premier problème consistait à traiter l'information. L'année où j'ai terminé mon diplôme, j'ai vu construire un des premiers ordinateurs en Europe. Dans le pays où j'étais, il n'y en avait pas du tout en 1954, et cette construction se faisait à base de tubes à vide. La plupart des jeunes ne savent même plus ce qu'est un tube à vide. Il s'agissait de tubes radio, des trucs monstrueux qui chauffaient, etc. On a remplacé le tout par la puce, le microprocesseur, c'est-à-dire quelques millimètres carrés de silicium. Le silicium, c'est n'importe quoi ! C'est du sable sur lequel on entasse des millions de composants. Des millions de composants, cela signifie qu'ils ont une épaisseur qui se situe actuellement au dixième de micron. Un dixième de micron signifie que sur l'épaisseur d'un cheveu, on peut en graver 100. Cela signifie que ce que l'on fabrique actuellement dans le monde comme objet technique le plus répandu : c'est le transistor, le plus petit composant de base. On en fabrique chaque semaine un million pour chaque personne qui est sur la terre. On en fabrique donc plus que d'allumettes ou de morceaux de sucre. Qu'est ce que cela signifie ? Cela signifie qu'on peut traiter l'information comme vient de le faire M. Gabus du reste, sous nos yeux, avec une toute petite machine et pour un coût dérisoire. Sur les 25 années que j'ai passées à l'EPFL, le coût du traitement de l'information a été divisé par 10'000. Réfléchissez ce que serait votre vie si vous rouliez dans une voiture qui consommerait 10'000 fois moins d'essence que ce qu'elle consommait il y a 25 ans, réfléchissez à ce que cela signifierait si votre appartement vous coûtait 10'000 fois moins cher que ce qu'il vous coûtait il y a 25 ans. Pour que l'information arrive, on n'a pas augmenté de 10%, de 20% ou de 50% les coûts, on a divisé ceux-ci par 10'000. On a donc gagné 4 ordres de grandeur et on peut dire qu'à partir de maintenant, traiter l'information ne coûte plus rien, ou pratiquement rien.
Seconde invention : la fibre optique. Auparavant, pour transmettre l'information, on tirait des câbles de cuivre, et ces câbles de cuivre transmettaient des impulsions électromagnétiques dans la gamme des MHz, de l'ordre d'une centaine de MHz, etc. Actuellement, on tire des fibres optiques dans lesquelles ces impulsions électromagnétiques sont transformées, sont remplacées par des impulsions lumineuses. Il s'agit du même phénomène, mais à des fréquences beaucoup plus élevées, et là aussi on peut dire qu'en gros, on a gagné un facteur 1000. Pour le même coût, on peut donc transmettre 1000 fois plus d'informations. Depuis 10 ans déjà, la commune de St-Sulpice à côté de Lausanne, parce qu'elle est très riche (elle est très riche parce que les gens ne doivent pas y payer d'impôts, donc les riches s'y concentrent) a fait un câblage optique qui arrive à l'entrée de chaque locatif ou de chaque maison. Cela signifie qu'en comparant le nouveau réseau à celui composé de fils de cuivre, on peut maintenant apporter l'équivalent de 500 programmes de télévision ou de 50'000 conversations téléphoniques. Il est donc possible de transmettre l'information, sans que cela ne coûte plus rien. Si vous payez encore quelque chose à Swisscom, c'est parce que Swisscom abuse de la situation. C'est tout à fait authentique, il y a un an j'ai assisté à un congrès des cadres de Swisscom et comme j'étais un petit peu en avance, j'ai tendu une oreille indiscrète. J'ai entendu le patron de Swisscom avouer devant ses cadres que le coût d'une communication locale, le coût pour Swisscom revient à 30% de ce qui est facturé actuellement. Cela pourrait encore être réduit et nous allons arriver à la situation qui existe aux Etats-Unis. C'est-à-dire que nous paierons un forfait pour avoir un raccordement au téléphone et que toutes les communications locales, aussi longues soient-elles, ne nous coûterons rien du tout.
Troisième invention : le logiciel. Il y a une vingtaine d'années encore, on s'imaginait que l'informatique revenait à essayer d'apprendre à la masse des utilisateurs à programmer en Basic par exemple. On a essayé de faire ça dans les écoles et le résultat a été désastreux. C'est un désastre, parce que c'est un métier qui est extrêmement difficile et il faut vraiment des spécialistes. La grande invention a donc été la création de ce qu'on appelle le progiciel : un système de traitement de textes, un tableur, un système graphique ou le système que M. Gabus ne s'est pas acharné à programmer lui-même, je crois. Le programme doit être fait par des professionnels.
Lorsque vous mettez ces trois choses ensemble, on peut dire qu'il y a une foule d'applications possibles et ce sont des applications qui seront faites pour un coût dérisoire et avec un transfert et un traitement de l'information pour lesquels il n'y a pratiquement pas de limites. On peut dire qu'en gros, cela va continuer encore quelques années, disons une dizaine d'années avant qu'on se heurte à des barrières physiques. Aussi développée la miniaturisation soit-elle, on arrivera au niveau de la molécule, au niveau de l'atome. Alors pourquoi est-ce que c'est important, pourquoi est-ce une révolution technique comme je l'ai dit, aussi importante que l'invention du feu ou de la machine à vapeur ? Parce que nous avons déjà connu une révolution de ce type et qu'en fait notre civilisation a dépendu de cette invention, c'est celle de l'édition par Gutenberg au 14ème siècle.
Gutenberg a pris une technique qui existait, l'imprimerie à caractères métalliques mobiles, qui avait été présentée en Chine pour faire de petits caractères, les faire coller à l'avance et les mettre les uns à côté des autres. Inutilisables en Chine, parce que les Chinois utilisent des vidéogrammes et qu'il vous faut plusieurs milliers de caractères pour composer un texte (vous ne pouvez pas imaginer un atelier d'imprimerie où vous auriez fondu à l'avance 10'000 caractères différents qui se trouveraient dans 10'000 cases avec des ouvriers qui courent dans tous les sens pour aller les chercher), ils étaient coincés. Gutenberg a compris que nous avions l'alphabet, que l'alphabet c'est 26 caractères et que cette invention, inutilisable en Chine, était parfaitement utilisable chez nous. Ce qui pose une première question : « pourquoi est-ce que les Chinois n'ont pas adopté l'alphabet ? » Ils n'ont pas adopté l'alphabet parce que le pouvoir des Mandarins et des lettrés dépendait de la complication de l'écriture. Aussi longtemps que l'écriture est compliquée, certaines personnes gardent le pouvoir. C'est un autre message que je veux vous faire passer, et qui commence à vous parler, toucher aux techniques de l'information, c'est toucher au pouvoir, à l'exercice du pouvoir.
Gutenberg, ainsi qui vous le savez, a imprimé une bible. D'un seul coup, il a imprimé un millier de bibles et il a fait une opération commerciale extraordinaire, parce qu'auparavant, une bible était recopiée à la main et on devait en gros utiliser un moine pendant une année entière pour recopier la bible. Si vous avez des doutes, commencez à recopier la bible et vous verrez votre malheur. Quand on remplace une année de moine, qui est un personnage rare dans la société par une demi-journée de manœuvre, vous gagnez aussi ce facteur 10'000 et, subitement, l'écrit qui était quelque chose de rare devient quelque chose de banal. Il s'agit donc du même type de révolution que celle que nous sommes en train de connaître maintenant. Je n'ai pas besoin de vous rappeler ce que l'invention de l'imprimerie a signifié pour l'Europe. Ce fut la Réforme, ce fut la Renaissance, ce fut la révolution industrielle. Bien évidemment, cela a ébranlé à nouveau la structure du pouvoir : le pouvoir qui appartenait à des nobles et à des moines est passé à des artisans et à des commerçants, parce qu'ils étaient des gens qui par leur métier étaient capables de lire et d'écrire. Ils ont pris la bible, ils l'ont ouverte et ils ont découvert que ce que la bible disait était tout à fait différent de ce qu'on leur expliquait. Dès lors, ils ont pris le pouvoir avec un facteur négatif qu'il ne faudrait pas oublier : Gutenberg a publié la bible, d'abord parce que c'était un "best-seller" et qu'il était un bon commerçant, mais aussi, parce qu'il s'est dit que c'était tout à fait positif. « Je ne peux pas faire mieux que de publier la bible, c'est un message de paix, c'est un message d'amour ». Mais qu'est-ce qui a eu lieu : les guerres de religions. Toute invention technique, toute révolution technique majeure a donc toujours une face positive et une face négative. M. Gabus a expliqué ce qu'était la face négative de votre métier, de votre fonction, de votre ministère, alors que va entraîner cette révolution ?
M. Pralong vous a peut-être dit ce matin, qu'il n'est pas question de décoder le génome, c'est-à-dire de gérer un texte de 3 milliards de caractères sans l'informatique pour gérer autant de données. On ne peut pas surveiller un texte de 3 milliards de caractères en faisant des corrections à la main, ce n'est pas possible. Tous les développements dans les sciences de la vie sont donc étroitement liés au développement des techniques de l'information et des techniques de communication. C'est du reste pour cette raison qu'à l'EPFL, nous sommes en train de pousser les deux choses de front. Nous poussons à la fois les techniques de l'information et les techniques liées à la biologie. Les techniques traditionnelles seront alors également modifiées. Prenons par exemple le montage d'une automobile. Auparavant (il y a une dizaine d'années), quand il n'y avait pas encore de robots, on comptait pour une voiture moyenne : 100 heures de travail exécutées par un ouvrier spécialisé. L'ouvrier spécialisé étant celui qui visse toujours le même boulon, comme Charlot dans : « Les temps modernes ». C'est un travail qui est épouvantable dans votre imagination et la mienne, mais c'est peut-être le seul travail que peuvent accomplir certaines personnes. Aujourd'hui, on incorpore dans la même voiture 10 heures de main d'œuvre. La conclusion est assez simple : ou bien nous faisons circuler 10 fois plus de voitures sur nos routes (je vous rappelle qu'il y a 4'200'000 véhicules motorisés en Suisse et qu'il serait difficile d'en faire circuler 42 millions… et que je ne vois pas à quoi cela nous servirait, alors qu'il serait plus intéressant d'en faire circuler moins) ou bien on licencie 90 % des ouvriers spécialisés. On est en train de le faire, et ces personnes sont irrécupérables au niveau de leur formation ou de leurs aptitudes.
Vous voyez donc que vous vous adressez à une catégorie très restreinte de la population qui a un handicap profond, mais que la définition du handicap, grâce à la révolution technique, est en train de s'élargir.
Parlons d'une technique encore plus traditionnelle : l'agriculture. Avant l'invention de l'imprimerie, l'agriculture était essentiellement faite par des gens qui ne savaient ni lire ni écrire, et qui n'en avaient pas besoin. La révolution de l'imprimerie et tout ce qui, au 19ème siècle, a amené l'école primaire obligatoire, gratuite et organisée par l'état, a fait qu'on a placé la barre à un tel niveau, qu'il vous faut savoir lire et écrire, même pour faire fonctionner une ferme. Tout simplement parce que vous avez des machines agricoles et qu'il faut être capable de lire le mode d'emploi ; parce que vous avez des produits sanitaires, parce que vous avez des engrais, parce que vous devez tenir la comptabilité et remplir une foule de formulaires pour l'administration. Actuellement un paysan est financé à 60 % par la confédération, donc il est obligé d'être capable de lire et d'écrire pour faire fonctionner le système. Même pour lui, la révolution informatique va à un certain moment exiger qu'il la maîtrise. On fait actuellement des relèvements à partir de satellites qui permettent de mesurer à l'intérieur d'un champ des variations très fines. Le paysan sait bien que certains endroits d'un champ sont plus productifs qu'un autre endroit et que s'il répand de façon uniforme ses engrais, en fait, il en gaspille une partie. Il en mettra trop où la terre est bonne et pas assez où elle est pauvre. On va arriver à une situation où il y aura des épandeurs d'engrais gouvernés par satellite qui régleront la dose mètre carré par mètre carré en fonction de la qualité du sol. Vous imaginez le type de qualification informatique que cela signifie pour un simple paysan. Comme les paysans ont tout juste le nez hors de l'eau, celui qui ne sera pas capable de suivre ce genre de technique sera éliminé.
Progressons maintenant à l'intérieur des techniques de l'information proprement dites. Tout d'abord, on peut dire ceci, les systèmes de communication sonnent le glas du papier comme principal support de l'information. Exemple simple : au moment où je vous parle, les journalistes du Temps qui se trouvent à Lausanne ou à Genève sont en train de composer leurs articles. En fait, à 6h du soir, ils ont quitté leur boulot et tous les articles sont rédigés, sauf un ou deux journalistes qui montent la garde si quelque chose se passe à la dernière minute. A 6h du soir le journal est donc disponible sur les ordinateurs des journalistes, puis sur le serveur du journal. En rentrant chez vous à 6h du soir, vous pourrez lire votre journal du lendemain (à l'écran c'est un peu embêtant mais enfin, on va améliorer la situation). Que fait-on pour l'instant ? C'est absurde, on abat une forêt, on transforme le bois en pâte à papier. Pendant une partie de la nuit, des rotatives tournent sur une machine très compliquée qui met l'information sur papier. A 4 h du matin, on se retrouve devant une montagne de papiers qu'il faut commencer à distribuer dans toute la Suisse romande par la méthode la plus archaïque, c'est à dire celle des porteurs qui viennent jeter les journaux dans les boîtes postales. Voici donc une technique qui est arrivée à sa limite : l'édition de Gutenberg est arrivée à sa limite, et, rapidement, les gens vont apprendre à lire le journal sur l'écran, un écran plus confortable que celui qu'on a.
Vous me direz pourtant qu'il y a des choses dont on ne peut pas se passer : la lecture du Matin en prenant le premier café avec un croissant, c'est tout de même un rite ! Le Matin, précisément, n'est pas un support d'informations, c'est autre chose, c'est une façon de vous réveiller le matin, comme son nom l'indique, et donc ça va survivre.
Prenons l'édition : vous ne connaissez peut être pas dans le détail toute la chaîne qui mène de l'écrivain au lecteur. Cette chaîne est en train de se contracter. Un auteur de romans américains en a eu marre de remettre son manuscrit à un éditeur qui vend 25 dollars le livre à sa sortie (édition reliée) et qui donne 2.5 dollars à l'auteur, parce que c'est de cette façon que nous les auteurs, nous sommes payés. Nous recevons 10 % du prix du livre. Il a dit : « C'est très simple : je mets mon livre sur un site et vous pouvez venir le consulter pour 2.5 dollars et le télécharger. » Conclusion : le premier jour il a eu 200'000 visiteurs et il a empoché un demi-million de dollars. Si vous prenez cet exemple, et c'est un pionnier en la matière, on peut se dire qu'au bout d'un certain temps toute la chaîne qui va de l'éditeur au libraire est une chaîne qui est condamnée à mourir. Tous les éditeurs et les libraires sont concernés. Ceci ne veut pas dire que le livre ne peut pas survivre comme objet de luxe, le beau livre qu'on remet à une tante qui ne fume pas, qui ne boit pas, et à qui il faut tout de même donner un cadeau à Noël : mais c'est autre chose, c'est un objet. Les beaux livres, on ne les ouvre jamais.
Second domaine, celui de la Poste. L'idée qui date du 18ème siècle et qui consiste à écrire une lettre, à mettre un timbre dessus, à la mettre dans une boîte aux lettres pour qu'elle suive toute une filière et qu'elle se retrouve dans votre correspondance… devient complètement caduque. D'abord une partie des lettres se perd ! Cela coûte relativement cher et ça va coûter de plus en plus cher. Cela met beaucoup de temps : au mieux 20 h pour la Suisse et dès que vous quittez le pays, c'est une semaine avant que le pli n'arrive. Alors que vous pouvez envoyer un e-mail, savoir instantanément s'il est arrivé et généralement avoir une réponse quelques minutes plus tard. La Poste ne peut donc plus fonctionner, si c'est simplement pour transmettre des plis. Il y a un projet qui veut transformer la Poste en banque parce que sinon elle ne peut plus gagner sa vie, sinon elle meurt. Et si la Poste meurt, les cars postaux meurent : comment le Valais existerait-il s'il n'y avait plus de cars postaux qui jouent les premières notes d'ouverture de Guillaume Tell. Les vaches et les cors des alpes, c'est indispensable. Il faudra donc faire avec la Poste tout autre chose. Par exemple, demander à la Poste de transporter des colis, parce que les colis, ce n'est pas de l'information, c'est de la matière et il faudra bien les transporter. Enfin, c'est une révolution majeure ! Et ce n'est pas en transformant la Poste en banque comme veut le faire Moritz Leuenberger qu'il va résoudre la situation. Bien au contraire parce que, passons au registre des banques, nous utilisons de moins en moins des billets et des pièces de monnaies. De plus en plus, même quand on est dans une Migros, on passe sa carte, on tape son code et une bonne partie de l'argent circule sous forme de signaux ; parce que l'argent c'est un signal, c'est un signal qui dit vous travaillez bien : on vous récompense et avec cette récompense vous pouvez acheter le fruit du travail des autres. C'est à cela que sert l'argent essentiellement. Au lieu de traîner des papiers et de la mitraille, petit à petit, les banquiers ont vite compris qu'il fallait faire appel à d'autres méthodes. Fabriquer une banque avec la Poste devient évidemment une mauvaise solution, mais c'est le type de solution dans lequel on risque de tomber.
Troisième domaine, qui est un peu en dehors du sujet, mais que je vais tout de même évoquer : l'administration et la politique sont deux mécanismes de transfert d'informations. La votation, par exemple, consiste à faire dire par les citoyens s'ils sont d'accord avec ceci ou avec cela. Le 24 septembre, vous allez dire par exemple 5 fois non. Vous envoyez alors 5 bits d'information à l'administration fédérale : c'est 5 fois 0 ou bien vous dites c'est 5 fois 1. Faut-il vraiment imprimer des tas de bulletins, faut-il que vous vous déplaciez ou que vous les envoyiez éventuellement par correspondance ? La réponse est non, tout cela peut se faire par Internet. D'ores et déjà, les votations se feront par Internet et nous ne serons pas à la pointe du progrès : cela se fait déjà au Brésil. On peut aller plus loin, tout ce qui dans l'administration demande ou fournit de l'information ne doit plus se faire sous forme de papiers. Par exemple, on ne devrait plus vous envoyer une déclaration pour les impôts. La commission des impôts possède déjà une foule d'informations et elle vous tend des pièges. Elle vous envoie un morceau de papier et vous demande de marquer dessus des chiffres qu'elle connaît déjà et elle va les vérifier. Elle les connaît forcément déjà, mais pour ce qu'elle ne connaît pas (c'est-à-dire votre compte en banque que vous n'avez pas déclaré par exemple) ça ne sert à rien qu'elle vous envoie un papier. Parce qu'évidemment, vous n'allez pas le marquer dessus. On pourrait donc dire de façon assez simple qu'en matière d'impôt, il y a des programmes qui vont chercher dans des bases de données (et moi je serais d'accord qu'à ce moment-là, on ouvre les bases de données des banques) les informations qui vous concernent, les prennent, les rassemblent et vous les présentent sur un joli écran en vous disant, voilà quels sont vos revenus, voilà quelles sont vos charges et vos déductions : notre calcul fait que vous devriez payer tant... Vous êtes d'accord : vous cliquez oui ! Vous n'êtes pas d'accord : vous cliquez non ! et puis nous nous expliquons. Il est inutile de dire qu'à ce moment-là, une bonne partie des employés qui travaillent à corriger, à calculer et à contrôler les impôts n'auront tout simplement plus de raison d'être.
Voilà une autre application qui, à mon avis, est très importante et qui peut être importante aussi pour le secteur auquel vous vous adressez : cela consiste à éliminer le transport pendulaire des employés depuis la périphérie vers le centre des villes. Si vous prenez une ville comme Genève, il y a plusieurs dizaines de milliers d'employés, qui, très péniblement, arrivent au centre de la ville en consommant une quantité monstrueuse d'énergie, en polluant pratiquement un sixième de l'énergie qui est consommée en Suisse ; puis, qui s'asseyent devant un ordinateur. Et bien ! ils pourraient rester chez eux (et en particulier des handicapés qui auraient de la peine à se déplacer) et ils pourraient parfaitement travailler chez eux. Si les télécommunications étaient vendues à leur prix de revient, c'est-à-dire si Swisscom acceptait d'établir une connexion quasiment gratuite (parce que cela ne coûte pratiquement rien entre votre domicile et le lieu où normalement vous travaillez) et si on faisait les choses correctement avec le télétravail, ce serait quelque chose de tout à fait utile du point de vue énergétique, mais aussi pour les gens dont vous vous occupez. On pourrait continuer indéfiniment, on pourrait parler de la téléconférence, on pourrait parler du télé-enseignement, mais vous voyez que si vous réfléchissez à toutes ces applications, les applications vont toujours dans le même sens. Dans chaque domaine on a besoin d'une main d'œuvre qui n'arrête pas de rétrécir, même à l'intérieur des firmes qui font de l'informatique. En 5 ans, lorsqu'elle était confrontée à une crise, IBM à réussi à maintenir son chiffre d'affaires dans une technique de pointe en licenciant 40 % de son personnel : des gens bien entraînés, des gens motivés. Si vous réfléchissez à tout le reste, on peut se dire ceci : on va petit à petit, si vous n'y prenez garde, on risque d'arriver à une société dans laquelle de moins en moins de gens travaillent de plus en plus pour que de plus en plus de gens ne travaillent plus du tout.
Comme je l'ai dit il y a quelques minutes, on va se retrouver d'une façon aggravée face au même problème que le problème de l'illettrisme. L'illettrisme signifie ceci : tant que vous êtes dans une société traditionnelle, agricole, il n'est nul besoin d'apprendre à lire ou à écrire. A partir de 1850, c'est un handicap considérable d'être incapable de lire ou d'écrire. Ce que l'on sait, c'est qu'il y a une fraction de la population, qui pour des raisons d'aptitudes ou pour des raisons d'environnement, est incapable de lire et d'écrire, est incapable d'apprendre. On peut faire tous les efforts de substitution, on a une fraction de population qui ne peut pas remplir les exigences de la société au niveau de développement où elle est. La question que je pose est : « où va-t-on mettre la barre dans cette société informatisée ? ». A 20 %, à 30 % ou à 40 % ? Quand on aura tout le poids de ces gens qui seront incapables de travailler (ou à qui on donnera des emplois plus plaisants, mais qui ne serviront pas vraiment dans la machine économique) que pèsera encore l'entretien des handicapés profonds qui est votre charge ? On se trouve à cause de cette révolution technique, à la fois devant le type de possibilité qui a été expliqué par M. Gabus ou par M. Pralong, mais on se trouve aussi devant une tentation, celle de se débarrasser d'eux comme si c'était un ballast. On est donc devant une question fondamentale et j'ai certaines inquiétudes. Nous nous trouvons dans une société qui a accepté l'avortement et qui va l'accepter de plus en plus (et qui va même faire sauter de la constitution le principe selon lequel l'avortement est interdit : l'article 119 de la constitution qui protège les embryons non nés et qui interdit que l'on en fasse commerce ou qu'on procède à des expériences sur eux). Une partie du domaine de la biologie sera tenté de fabriquer des clones qui produisent des cellules qui sont identiques aux vôtres et qui sont utilisées pour guérir l'Alzheimer, le Parkinson, le diabète, etc. Quelle tentation, à ce moment-là, de résoudre complètement le problème du handicap mental que vous rencontrez, pourvu que l'on renonce à un principe. On pourrait continuer pour l'euthanasie aussi. On va présenter lors de la session de décembre une proposition pour légaliser l'euthanasie en Suisse, comme elle l'est actuellement aux Pays-Bas. Vous voyez très bien la menace que cela peut poser. Une de ces menaces peut être par exemple celle-ci : on pourra procéder à un diagnostic prénatal, c'est-à-dire dans l'utérus ; voir si le fœtus est sain ou s'il risque de développer d'innombrables maladies que vous connaissez et on peut ensuite donner la possibilité de s'en débarrasser. Cela s'est déjà fait et, pour des raisons d'équilibre, d'assurance maladie, on peut finalement rendre l'avortement obligatoire.
Je dirais qu'on touche à la définition de l'espèce humaine et, la définition de l'espèce humaine est exactement au centre de notre débat. Il s'agit de deux choses à la fois : c'est une espèce qui subit une évolution technique qui change son évolution biologique et c'est, en même temps, une espèce qui a intérêt à défendre les plus forts.
Je vais prendre 2 minutes pour expliquer cela et pour terminer. Si vous vous adressez à un paléontologue, à un anthropologue, il va vous dire ceci : il y 2 millions d'années environ, il y avait une espèce animale, les australopithèques. Ils ont commencé à développer des techniques. La première des techniques étant la taille des pierres, et cette technique, petit à petit s'est affinée. Si vous allez dans un musée quelconque, vous voyez que les pierres ont, au fil de 2 millions et demi d'années, été taillées de façon de plus en plus fine. En même temps, on constate que la taille du cerveau a augmenté. Par rapport au début, nous avons multiplié la taille de notre cerveau par 2 : pourquoi ? Parce que le cerveau est indispensable pour traiter l'information, pour parler ; parce que vous ne pouvez pas améliorer la technique de la pierre si vous n'expliquez pas, au début par des grognements, à la génération suivante, ce qu'il faut faire pour fabriquer de bonnes pierres. C'est très bien, on peut dire qu'il s'agit là du lien entre notre révolution biologique et notre révolution technique. Il y a cependant une troisième couche qui est notre révolution spirituelle. En effet, c'est très bien de dire qu'on a besoin de gros cerveaux, mais un gros cerveau c'est un gros crâne, et un gros crâne, c'est un risque lors de l'accouchement. Il n'y a aucune espèce dont l'accouchement est aussi pénible, ce qui n'est pas normal du point de vue biologique : c'est une fonction normale qui ne devrait entraîner ni dangers ni souffrances. Il y a 2 millions ou 3 millions d'années, les enfants avec le cerveau et le crâne les plus gros étaient les enfants qui risquaient le plus de ne pas venir au monde ou de tuer leur mère. Comme la nature est bien faite, elle a trouvé un truc, et le truc est simple, nous naissons prématurés, nous naissons avec des fontanelles ouvertes et nous pouvons encore par après avoir le crâne et le cerveau qui croissent. C'est la seule espèce. Par contre, si l'enfant naît prématuré, il faut que quelqu'un s'en occupe. Au Kenya, d'où nous venons, la petite gazelle qui vient de naître dispose d'une demi-heure pour apprendre à courir aussi vite que sa mère, sinon elle est liquidée par le lion, qui fait bien son travail pour la gazelle. Pour nous, il fallait éviter qu'un enfant soit mangé, puisqu'il va mettre un an pour apprendre à marcher, et nous avons fait à ce moment-là quelque chose de dramatique : nous avons spécialisé les sexes. Nous avons dit : « les femmes vont s'occuper des enfants et les hommes vont chasser ». D'ailleurs, il n'y a aucune femme qui fait de la boucherie aujourd'hui et on traîne encore ce résidu culturel devant nous. Voilà le choix que nous avons fait et ce choix est inscrit dans la définition de notre espèce.
Quelque part, tout le monde sait que ce qu'il y a de plus précieux dans notre espèce, c'est ce qui, à un moment donné, peut paraître le plus fragile, le plus faible et le plus condamné, c'est pour ça qu'il faut s'occuper des handicapés. Vous vous souvenez peut-être qu'en 1941-1942, les nazis ont commencé à purifier la race. Ils ont procédé de deux 2 façons : tout d'abord en massacrant les Juifs et les Tsiganes, et les Allemands se sont tut. Les protestants ou les catholiques, les libres penseurs, personne n'a rien dit, sauf de tous petits groupes. J'étais en Belgique occupée et je m'en souviens très bien : tout le monde s'est tu. Par contre, toujours pour purifier la race, les nazis s'en sont pris aux handicapés. Ils ont décidé que dans un programme élémentaire on allait les liquidait. Là, les évêques et les pasteurs sont montés en chaire et ont arrêté cette agression, parce que c'est une chose de s'en prendre à d'autres nations, c'est une autre chose de s'en prendre aux handicapés qui sont parmi nous.
Dans la révolution que nous vivons, quel est le rôle des handicapés ?
Ce rôle des handicapés est un rôle « traditionnel », c'est celui de dire aux ingénieurs dont je suis : « Bravo pour tout le travail que vous avez fait !. Essayez de l'appliquer comme M. Gabus l'a fait, essayez de l'appliquer, mais pas à titre d'alibi ». Il y a quelque part des limites que vous ne pouvez pas franchir. Et tout peut être résumé dans une formule que j'aime beaucoup : « La technique c'est toujours la réponse, mais quelle est la question ? ». C'est à vous de la formuler.